Thierry Cruvellier: Le maître des récits

Thierry Cruvellier arrive en 2007 au Cambodge pour suivre le procès des crimes commis par les Khmers Rouges, et nous livre en 2011 son récit: Le maître des aveux, publié chez Gallimard.
Le droit international pénal est loin d’être une terra incognita pour Thierry Cruvellier, comme le démontre son parcours de reporter auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda entre 1997 et 2002, de la Commission Vérité et Réconciliation et du Tribunal spécial en Sierra Leone entre 1990 et 1996, de la Chambre pour les crimes de guerre en Bosnie-Herzégovine et du processus Justice et Paix en Colombie. Ancien rédacteur en chef de la revue électronique International Justice Tribune (pour laquelle il a rédigé en mars une critique du premier procès devant la Cour Pénale Internationale, dans l’affaire Lubanga) et consultant pour l’International Center for Transitional Justice depuis 2003, il est également l’auteur du livre Le tribunal des vaincus – Un Nuremberg pour le Rwanda?, paru en 2006 chez Calmann-Lévy.
Durant le régime communiste du "Kampuchéa démocratique" entre 1975 et 1979, les Khmers Rouges ont cherché à faire du Cambodge une grande ferme collective. Leur "utopie agraire" s’est toutefois rapidement transformée en folie sanguinaire. Dans un univers de délation et de tortures abominables, plus de 1,7 millions de personnes ont été "exterminées".
Comment un tribunal "mixte" – composé de juges, d’avocats et de procureurs tant cambodgiens qu’internationaux – peut parvenir à faire œuvre de justice face à une autre page sombre de l’Histoire couverte des mots "crimes contre l’humanité"?
Pour élaborer son ouvrage qui décrit cette "quête" de justice devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, Thierry Cruvellier a assisté aux nombreuses audiences du procès de Kaing Guek Eav, qui, sous le régime des Khmers Rouges, a pris le nom de "Douch", et fut le directeur de la prison S-21 où furent exterminés de nombreux Cambodgiens.
Lire Le maître des aveux, c’est avoir l’impression d’assister au procès de Douch… comme si vous étiez sur place. Thierry Cruvellier ne laisse rien au hasard. Avec profondeur, il dessine les contours de la personnalité des différents acteurs du procès. Profond, humain, le portrait de l’Accusé trouble le lecteur. Quant aux portraits des procureurs, des avocats de la défense ou des parties civiles, des victimes et des témoins, agrémentés d’informations sur leur passé ou leurs aspirations, ils nous aident à comprendre ce qu’ils expriment au procès.
Au-delà du procès, ce livre est aussi une analyse compréhensive de tout ce qui gravite autour des souvenirs les plus douloureux de l’Histoire: des réactions du public ("400 personnes sont amenées quotidiennement de différentes régions du pays pour assister à une journée de procès") au phénomène du "thanatourisme".
Les pages consacrées au choc des cultures dans le cadre d’un tribunal mixte nous rappellent encore combien nous nous trompons lorsque nous oublions que la pensée occidentale n’est rien de plus… qu’occidentale. Ainsi, pour les Cambodgiens, "L’esprit suit bien un parcours propre, mais celui-ci emprunte des méandres dans lesquels le cerveau occidental, habitué à associer vitesse et but à atteindre, se perd dans une profonde détresse."
Thierry Cruvellier raconte, certes, mais n’hésite pas à agrémenter son récit de constats aux allures de critiques. Ainsi, il écrit: "Toutes les polices politiques de toutes les dictatures communistes, et d’autres encore, ont organisé la délation obligatoire et la création de listes imaginaires. S-21 n’invente rien. (…) Mais en d’autres lieux ou circonstances, les juristes internationaux peuvent se montrer plus accommodants. La délation obligatoire – sans torture – est une pratique reconnue comme partie intégrante des aveux devant les tribunaux internationaux." Ou encore, commentant l’argument du Procureur selon lequel "l’accusé a été systématiquement réticent et, à nos yeux, malhonnête": "Hélas, je ne connais pas d’aveux "honnêtes" que le procureur ait reconnus devant les autres tribunaux internationaux. Les aveux y ont toujours été le fruit d’un compromis, d’un accord, d’un deal, dont l’opacité, dans quelques cas, a d’ailleurs masqué une certaine dose de malhonnêteté de la part de chacun."
A l’instar du tribunal cambodgien, Le maître des aveux est "mixte": un récit de grande qualité, mais aussi un essai critique sur les possibilités d’une justice pénale "internationalisée" ou "mixte" et sur la "question de notre part d’humanité", qui peut être arrachée, retrouvée.
N’y a-t-il qu’ "une" façon de rendre la justice?
Pourquoi une victime "déshumanisée" par son bourreau, face aux aveux de celui-ci, parvient à dire: "Je remercie Douch qui a accepté de venir, de témoigner, de reconnaître sa responsabilité"? Pourquoi Douch, un homme "comme vous et moi", a pu se rendre responsable de tant de crimes "inhumains"? Quelles sont les limites de la notion d’humanité, où commence-t-elle, où termine-t-elle?
François Roux, avocat de Douch, interroge les juges dans ces plaidoiries finales: "Est-ce qu’on va, devant ce tribunal, s’arrêter toujours au même poncif: 'Il a commis des crimes, il doit être condamné et la société ira beaucoup mieux.' Et pire encore: 'Et ça ne se reproduira plus.' Eh bien, je vous dis: ça se reproduira, tant qu’on n’aura pas abordé avec lucidité les phénomènes qui mènent un homme normal à devenir un jour un bourreau."
Cette question n’a cependant pas trouvé d’écho dans la condamnation de Douch, et si le "maître des aveux" interroge le lecteur, il ne lui fournira pas plus de réponse.
Si Thierry Cruvellier ne vous dira pas "pourquoi" un professeur très aimable, peut un jour devenir le pire bourreau de S-21, pour ensuite redevenir ce professeur très aimable, son livre vous donnera des indices du "comment" Kaing Guek Eav est devenu Douch.
Le maître des aveux est le récit bouleversant du "comment" Douch argumente, pleure, se confond, explique, ré-explique, se dresse et s'effondre devant ses juges pour tenter de sauver Kaing Guek Eav.
Une fois le livre refermé, vous serez étonné de ne pas vous poser l'éternelle question: aurais-je, moi aussi, été un bourreau, à ce moment-là, dans ce pays-là ? Mais: et moi, comment aurais-je défendu ma dernière part d'humanité?
Olivia Nederlandt