Comment une tradition culturelle résiste-t-elle au tourisme ? Quoique, est-il vraiment question de résister ? Car le tourisme donne une valeur financière et surtout une rentrée profitable pour les peuples pratiquant leurs expressions et traditions culturelles. Une opportunité rapide et facile pour gagner de l’argent plutôt que de labourer les champs. Mais, à qui profitent ces gains du tourisme, aux plus malins seulement ? Et pour combien de temps ? L’intérêt du touriste est versatile, lié aux goûts et préférences de chacun. Si l’un ira là où tous les autres vont pour compléter la « to-do list » et par garantie de soi-disant qualité, l’autre préférera au contraire trouver le dernier coin inexploré et se rapprocher d’une expérience « authentique » et exclusive.
Malgré ou plutôt à cause de sa valeur économique, le tourisme peut alors vite faire basculer la tradition culturelle en –parfois même ridicule – représentation folkloriste dénouée de ses racines. L’appât du gain en fait perdre à plus d’un le sens réel de sa tradition ou de son expression culturelle. L’équilibre entre culture à protéger et économie à faire tourner se trouve dans le tourisme, si pratiqué de manière réfléchie et responsable.
En route pour la Chine rurale, je suis partie à la découverte des rizières en terrasse de Jinkeng, situées à 500m de hauteur. Tenues par la minorité ethnique des Yao, ces rizières de 200 ans sont une pure splendeur. Saucissonnant les collines et montagnes, elles découpent le paysage et dévoilent un jeu de lumières et de couleurs unique. Virant déjà légèrement du vert de l’été vers le jaune de l’automne, les rizières se dorent d’une couche de magie millénaire. Il s’agit bien d’un phénomène millénaire car les plus anciennes rizières en terrasse ont plus de 2000 ans. Elles constituent une évolution fondamentale pour l’agriculture. Devant mes yeux se déroule donc un spectacle aussi beau qu’important.
Toutefois, ces rizières sont de moins en moins bien entretenues. Elles sont de plus en plus envahies par les mauvaises herbes, certaines parties des terrasses se sont affaissées et les femmes et hommes récoltant le riz se comptent sur les doigts d’une main. Le travail dans les rizières est dur et les bénéfices sont maigres. Il est bien plus confortable d’ouvrir un hôtel ou un restaurant avec vue sur les rizières. L’idée a séduit d’abord quelques uns puis une grande partie des villageois Yao, délaissant petit à petit l’entretien de leurs rizières. En même temps, s’est développé le marché des souvenirs et autres gri-gris « attrape-touristes » dont on finit parfois par se demander s’ils ont été fabriqués par les villageois eux-mêmes…
Tout cela conduit les villageois Yao à axer leur fonctionnement économique non plus sur l’agriculture, mais sur le tourisme, dépendant de plus en plus du bon vouloir des touristes. Par exemple, les femmes Yao sont réputées pour leur chevelure. Longue de parfois plus de 2m, elles ne peuvent la couper que deux fois dans une vie, à leur 18 et 38 ans. Entretemps, elles les entretiennent par des shampooings à l’huile quotidiens et des coiffures aux allures royales. Assister au rituel de lavage de leur chevelure relève donc du spectacle tout en constituant une pratique culturelle ancestrale. Sauf que les femmes monnayent leur démonstration à 15 yuan au moins…
Si le touriste secoue poliment la tête, les femmes ne proposent plus une photo de leur lavage, mais relancent l’offensive avec des cartes postales, des chapeaux, etc. et ne capitulent qu’après des refus répétés voire énervés des touristes. Je précise qu’il s’agit des touristes européens ou occidentaux. Les Chinois semblent plus habitués à arriver en masse et à être assaillis en masse. Pour l’instant, un hôtel mégalomane au milieu d’une vue imprenable des rizières attire le tourisme de la Chine et ne semble, pour eux, en rien enlever au charme de l’endroit.
Peut-être que dans quelques années le tourisme massif aura tellement foulé le sol de Jinkeng qu’il aura détruit l’attirance touristique d’origine et par conséquent laissé les Yao démunis de toute activité économique, culturelle et agriculturelle ?
Marie-Sophie de Clippele