Nous nous mentons à nous-mêmes pour assurer notre confort. Ignorer cette réalité, c’est tolérer un aveuglement jusque dans nos choix les plus essentiels.
"Pourquoi tu fumes si tu sais que c’est mauvais?" "Il faut bien mourir de quelque chose, non?!" Cet échange, tout le monde y a déjà assisté. On sait bien que, le jour où il tombera malade, le fumeur tiendra un autre discours. Pourtant, il ne s’agit pas nécessairement de mauvaise foi de sa part. Le fumeur sait qu’il ne veut pas mourir, sait que fumer tue, et sait qu’il fume. Ces trois informations créent en lui un inconfort, une dissonance. Pour résoudre cela, il tente de rationaliser son comportement, en l’occurrence par un piètre sophisme. En réalité, son mensonge est autant destiné à lui-même qu’à son interlocuteur.
Ce phénomène est connu en psychologie sociale sous le nom de "dissonance cognitive". L'une des expériences qui a permis de le mettre à jour consistait à demander à des sujets de réaliser une tâche particulièrement ingrate, telle que recopier un annuaire téléphonique. De façon surprenante, il en ressortait que le feedback donné par les sujets variait du tout au tout selon la rémunération reçue: une bonne rémunération entraînait des plaintes quant à l’inutilité de la tâche, tandis qu’une maigre rémunération suscitait des éloges quant à son intérêt. Pourquoi? Dans le premier cas, le sujet agissait pour l’argent, et ne devait donc pas se justifier autrement par rapport à lui-même. En revanche, dans le second cas, pour ne pas s’avouer s’être imposé une tâche ingrate sans raison, le sujet a dû se convaincre que cela en valait la peine, qu’il y a trouvé un intérêt. Il a tenté de "rationaliser" pour réduire la contradiction et l’inconfort ressentis. On rencontre souvent une réaction similaire lorsque des efforts importants aboutissent à un échec.
La capacité de l’humain à rationaliser a posteriori ses choix serait ainsi, d’après les psychologues, particulièrement développée. Des expériences l’auraient même mise en lumière chez des enfants. S’il nous est difficile de remettre honnêtement en cause nos choix les plus ordinaires, il en va a fortiori ainsi de nos choix les plus essentiels: un choix de religion, un choix de partenaire, un choix de travail, un choix d’études, un choix de maison, etc. Plus le choix que nous avons opéré est important, plus il nous est difficile de nous avouer qu'il n'était pas opportun, et plus nous avons tendance à nous convaincre qu'au contraire, nous avons bien fait.
Certes, si l’on veut continuer à vivre confortablement, on ne peut se faire systématiquement violence en reconsidérant impitoyablement tous nos choix. Mais, pour certaines décisions essentielles, notamment idéologiques, il ne serait sans doute pas exagéré de s’imposer une certaine violence intellectuelle afin de ne pas risquer une fuite en avant. L’enjeu est à ce point important et l’égarement si facile, et parfois si tragique, qu’il nous faut impérativement fournir cet effort d’ôter nos œillères.
Comme disait Jean Rostand: "j’aime qu’on suffoque dans la raison, mais qu’on s’y tienne." Plus optimiste, Montaigne disait avant lui: "qui me contredit m’enrichit." Un bon exemple de point de départ, qui nous a inspiré ces lignes en ces temps d’intenses débats de politique économique, peut se trouver dans la lecture de Capitalisme et liberté, de Milton Friedman, et de La stratégie du choc, de Naomi Klein. Selon que vous soyez politiquement à gauche ou à droite, vous trouverez là une contradiction intéressante pour vous éviter un choix politique de confort.
Pierre d'Huart