
Le 25 juillet 2011, j’atterrissais à Rio de Janeiro. C’était comme se faire avaler par un énorme animal.
Les six mois précédents, il avait fallu affronter le dédale de l’administration communale, passer des coups de fil ultra-océaniques – codés en portugais brésilien –, réunir un dossier gros comme la cuisse, tout ça pour honorer une promesse faite à moi-même, au milieu de l’hiver.
Le Brésil est la cinquième population et la cinquième surface du monde (la moitié de l’Amérique du Sud). Le Sud-Est du pays, les grandes villes du littoral, Rio, ne sont qu’un visage du colosse. Pourtant, on n'aurait pas assez d'une vie pour les connaître. Un voyage d'études m'a offert cinq mois.
Tous les matins, il fallait descendre la petite rua Alice, qui serpente entre Laranjeiras et Santa Teresa, suivre la rua das Laranjeiras, épine dorsale du quartier, encombrée, bruyante, parfois visitée par quelques micos, ces petits singes de la taille d'un chat qui jouent les funambules sur les lignes électriques, et enfin rejoindre l'arrêt de bus, signalé par un attroupement patient auquel je me mêlais en me demandant: "est-ce une jungle dans la ville ou une ville dans la jungle?"
Le bus se faufile comme peut se faufiler un pachyderme mal nourri au milieu du trafic complètement débridé. La conduite est nerveuse mais l’ambiance est sereine. Ici, quand quelqu’un n’a pas de place assise, et si on n’a pas de raison de céder la sienne, on lui tient son sac. L’autoroute plonge au coeur de la Zona Norte, de l’industrie et des favelas. Les morros sont maintenant loin derrière. Au bord et jusqu’au milieu du périphérique, une activité de petits commerçants fait la joie des voyageurs en mal de biscuits, de matte (thé glacé), ou de brosses à dents.
L’odeur devient pestilentielle: c’est le signal que la fin du périple approche. Aux abords de l’île universitaire, la silhouette tronquée du "pont du Savoir" inachevé se découpe dans la brume. Un soleil de plomb ne tardera pas à harasser les ouvriers, nombreux, qui tentent d'en relier les deux extrémités, au-dessus des eaux fétides où baigne le campus du Fundão, et d’offrir à celui-ci un second accès providentiel (ce qu’ils ont finalement accompli le 17 février dernier). Ce n’était pas du luxe: une douzaine de facultés, d’instituts et de centres académiques y jouent des coudes avec un hôpital, un énorme centre de recherches de Petrobras, un autre d'Electrobras, les centres ministériels de technologies minérales et de recherches en physique... Certains jours, aux heures de pointes, les files donnaient des airs d’exode urbain aux autoroutes envahies par les piétons sans ressource, comme cet après-midi de décembre où la ville entière s’était retrouvée à l’arrêt suite à l’incendie d’un bus dans un tunnel.
L’île du Fundão est le principal campus de l’Universidade Federal do Rio de Janeiro. Elle fait plus de vingt-cinq fois la taille du Solbosch (ULB) et draine entre quarante et cinquante mille étudiants et professeurs. Sur l’île, on se déplace en bus et chaque fac' a ses restaurants, ses magasins. Mais il me suffisait de passer les portes de la faculdade de Letras pour me sentir chez moi: les bâtiments étant isolés, chaque département fonctionne comme une petite communauté où tout le monde se connaît.
A midi, on se presse pour rejoindre la cantine, qui ne désemplit pas jusqu’à ce que se vende le dernier plateau-repas, laissant une file de déçus se dissiper piteusement. Pour deux reais (un peu moins d’un euro), on reçoit le repas brésilien complet, ce qui comprend, outre la "proteina", des fruits frais et pressés, et surtout l'arroz com feijão (littéralement "riz avec haricots"), l’accompagnement de rigueur. Un ami me racontait qu’un jour, ils avaient oublié de servir le feijão: "Je sais pas ce qu’ils avaient dans la tête; peut-être qu’ils voulaient juste changer, pour une fois. En tout cas, ce que je sais, c’est qu’on a frôlé l’émeute". La cantine est l’occasion de s’asseoir avec des inconnus. Tel jour, les deux filles assises à ma table étaient plongées dans un débat pour savoir si le serpent de la Bible était vraiment maléfique — une des deux avait des doutes car "un serpent ça ne parle pas". Tel autre jour, des gars faisaient la liste des footballeurs brésiliens qui avaient leur carte du parti communiste.
Les murs de la faculté sont couverts de graffitis à la craie. Des poèmes. Des déclarations d’amour. Des revendications. Quand la buvette a fermé pour rénovations, quelqu’un a écrit: "où es-tu café littéraire?" Le lendemain, on lui avait répondu: "bientôt de retour !" A quoi il avait renchéri: "c’est pas trop tôt"... Autour des portes, les messages se perdent dans la confusion: "pas de cours de grammaire ce jeudi 3", "Mr Alberto sera absent cette semaine", "Don’t be a drag, just be a queen", ou encore, "Qu’est-ce que la littérature?"
L’après-midi, beaucoup d’étudiants n’ont pas cours. Ils ont ainsi le temps de travailler, ce qui leur est souvent indispensable pour financer leurs études. Mais c’est aussi l’occasion de boire quelques bières au Mangue, l'un des endroits les plus extraordinaires que j’aie jamais vus... Des toiles cirées suspendues à des bambous, eux-mêmes amarrés aux branches des arbres, abritent un frigo et une cuisinière, sur laquelle traînent des casseroles, des restes de repas, et des dizaines de mouches. La cuisine est fermée par une caisse à fruits fixée verticalement avec de la corde sur un pivot. Derrières les tables – enfin, "tables"… il s'agit en réalité de trognons de bobines de cuivre –, il y a un vieux barbecue tout rouillé. Des planches posées sur des souches servent de bancs. Des bouteilles vides plantées tête en bas dans le sable et des bouchons en plastique vissés dans l’écorce des arbres font toute la déco. Mais le meilleur, c’est la réserve. Des toiles publicitaires font office de toit. Au milieu d’un fatras de sachets de biscuits, de bocaux de paçocas et autres confiseries, de cruches, de bouteilles de vin ou de cachaça, trône un ampli de concert très prometteur. Quelques palmiers, un drapeau du Brésil, des barques à sec sur le sable, et, un dernier détail: un bout de bois sur lequel est gravé "Meu sonho" (mon rêve), placardé sur un arbre.
Je n’oublierai jamais ni le Mangue, ni les chiens errants, ni le Fundão, ni les étudiants passionnés. S’être plongé dans un autre système, où tout fonctionne sur des bases différentes, où telle cause n’engendre pas la conséquence attendue, où les associations d’idées ne sont pas les mêmes, ça ne laisse pas indemne. Comment être encore jamais sûr de ce qu’on pense, quand on sait que quelques kilomètres plus loin, le monde est inversé?
Maxime Godfrind