
C’est avec plaisir que je me suis plongée ce mois-ci dans le nouveau roman d’Armel Job. Son nom n’a pas toujours évoqué pour moi le plaisir de la lecture. Il y a quelques années, il était plutôt associé au respect naturellement dû aux instances supérieures. Armel Job était, en effet, mon directeur d’école durant mon cycle supérieur. Autant dire que mes premiers contacts avec son écriture ont été le fruit de lectures imposées. Je ne m’étais plus intéressée à cet auteur depuis, mais mes collègues étant unanimes sur la qualité de son style, je me suis laissée convaincre. Force est d’avouer qu’elles avaient bien raison: un style juste, des métaphores pertinentes et un rythme soutenu qui convainc le lecteur de passer au chapitre suivant sans attendre.
L’histoire s’ouvre sur un accident peu banal: une collision entre un automobiliste et un corbillard. On découvre alors le personnage de René, croque-mort, ses habitudes et les comportements parfois étranges que peuvent avoir les gens envers lui. Il va devenir, malgré lui, le témoin de traditions moyenâgeuses au sein d’une culture qui n’est pas la sienne. Son voisin, un Belge d’origine turque, a épousé une jeune Belge contre l’avis et la volonté de toute sa famille. Son jeune frère, Evren, termine des études de comptabilité à Cologne, où il est hébergé par la famille de son oncle. C’est durant cette année qu’Evren, jeune novice au visage ingrat, s’éprend de la belle et sensuelle Derya. De retour en Belgique, il fait part à sa famille de sa volonté d’épouser sa cousine dans la plus pure tradition musulmane. Malheureusement, Derya refuse sa demande, assurant qu’elle ne pourra jamais l’aimer. Outrée par ce refus, la famille d’Evren est bien décidée à effacer cet affront en le mariant à une autre cousine, du côté de sa mère cette fois: une jeune paysanne anatolienne qui ne connaît rien des mœurs occidentales. A partir de ce moment, les malentendus et les non-dits vont se succéder pour arriver à cette fin qui laissera le lecteur sans voix.
La qualité première de ce roman est sans aucun doute la construction de l’intrigue. On découvre cette histoire grâce aux quatre narrateurs qui se succèdent: René (le croque-mort), Evren, Derya et Yasemin (la jeune mariée). Nous ne sommes pas dans une intrigue palpitante, mais à chaque chapitre, le lecteur découvre certaines solutions mais aussi de nouveaux mystères. Le narrateur nous abandonne toujours au plus mauvais moment, nous laissant dans l’expectative. Alors que cette construction est sans conteste un des points forts du roman, c’est aussi là que j’émettrai ma seule remarque négative: à chaque changement de narrateur, l’auteur effectue un large retour en arrière qui peut, par moments, décevoir quelque peu le lecteur en attente de réponses.
Au-delà de cette petite remarque, le récit est très riche en rebondissements, le lecteur se trouve happé par le récit, mais aussi interpellé tant la trame du roman se veut réaliste. La deuxième force de ce roman est en effet le thème social qu'il aborde: les mariages arrangés, qui, encore à l'heure actuelle, pourrissent l’existence de jeunes filles… et de jeunes hommes! Armel Job décrit avec beaucoup de minutie les pratiques matrimoniales turques et la place de la famille dans cette communauté, sans émettre aucun jugement moral. L'auteur s’est beaucoup documenté; il précise même en fin de roman s’être largement inspiré de travaux sur la communauté turque d’Alsace.
Au final, des personnages intéressants avec une réelle profondeur, une intrigue qui nous emporte et un thème social à méditer.
Une belle (re)découverte de l’auteur avec ce roman à mettre entre toutes les mains.
Armel Job, Loin des mosquées, éditions Robert Laffont, 273 pages, 21,95€.
Charlotte Bouzendorff