Depuis quelques décennies, le patrimoine culturel immatériel a gagné une importance croissante dans les pays occidentaux. Fondamental pour certaines cultures non-européennes, le patrimoine culturel immatériel va au-delà de la simple valeur artistique ou esthétique, et reflète un véritable mode de vie. Profondément ancré dans un contexte social et culturel propre à une communauté ou à un groupe, il emporte des caractéristiques différentes de celles du patrimoine culturel mondial, axé sur la protection des monuments et des sites culturels et naturels. Ouvrant un nouveau champ patrimonial, le patrimoine culturel immatériel remet en question le concept même de patrimoine et implique une nouvelle série de mesures, de nouveaux acteurs et de nouveaux critères.
Au terme de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, adoptée en 2003, l'"[o]n entend par 'patrimoine culturel immatériel' les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire - ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés - que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. […]". Selon la Convention, ce patrimoine culturel immatériel se manifeste notamment dans les domaines suivants: les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel, les arts du spectacle, les pratiques sociales, rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers, et les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel.
Le patrimoine culturel immatériel constitue un défi pour les musées, traditionnellement conservateurs de patrimoine culturel matériel. Petit à petit, certains musées se mettent toutefois à jouer avec les sens, celui de la vue, cherchant à reconstituer une ambiance immatérielle, celui de l’ouïe, permettant de percevoir des chants traditionnels, ou celui du toucher, pouvant entrer en contact avec un savoir-faire maîtrisé sur un costume ou un ornement populaire.
Ce sont principalement les écomusées et les musées d’ethnographie qui explorent les possibilités d’exposer et de faire connaître au public le patrimoine culturel immatériel national ou étranger, mais les défis pratiques et théoriques sont nombreux.
L’analyse du Musée du Quai Branly se révèle intéressante en ce qu’elle permet de jauger les défis impartis aux musées actuels. Le Musée du Quai Branly n’étant pas un écomusée, il ne constitue pas un exemple indiscutable d’institution muséale de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Sujet à controverses, notamment quant à ses objectifs, musée des arts ou de la culture[1], il se rapproche peut-être des musées d’ethnographie. Ayant en effet repris de nombreux objets du Musée de l’Homme et de l’ancien Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie (MAAO), il demeure un musée particulier en termes de patrimoine culturel immatériel. Il cherche à mettre en avant les éléments culturels venant d’ailleurs, touchant en quelque sorte le patrimoine culturel immatériel non-européen.
Dans cet effort, le Musée du Quai Branly parvient à user des moyens de nouvelle technologie afin de rendre le musée une expérience sensible et interactive. Ainsi, il est le premier établissement muséal au monde à se doter d’un nouveau système d’acquisition et de traitement des images numériques issues de scanner d’objets, permettant une imagerie en 3D des collections. Il a développé un catalogue des objets, un catalogue de l’iconothèque rassemblant 700 000 photographies dont 580 000 proviennent de la photothèque du Musée de l’Homme et 66 000 du MAAO et un catalogue de la médiathèque[2]. Le Musée prévoit également la mise à disposition du public des dossiers numériques de l’UNESCO en ce qui concerne les inscriptions sur les Listes de la Convention de 2003.
Pour ce qui concerne la participation du public, le Musée du Quai Branly a créé L’imagier sensoriel, qui a pour vocation de faire découvrir la richesse formelle des collections ethnologiques et la variété des matériaux, et qui s’adresse aux personnes en situation de handicap visuel. Par ailleurs, beaucoup d’activités de lecture, théâtre, danse, poésie sont organisées permettant d’impliquer le public. Par contre, en ce qui concerne la participation des communautés, celle-ci pourrait se lire dans les témoignages recueillis dans certains documentaires (film de Michel Viotte sur les Maori) ou lors d’expositions temporaires où l’attention aux communautés paraît plus grande, mais demeure relativement restreinte.
Cela dit, de l'avis de plusieurs experts en patrimoine culturel immatériel, le Musée du Quai Branly ne parvient pas réellement à satisfaire aux défis posés par le patrimoine culturel immatériel. Plutôt que d’être un musée dédié au patrimoine culturel immatériel, il est un musée "esthétisant". Disposant les objets de manière très réussie au niveau esthétique, il garde une scénographie traditionnelle, voire dépassée. L’important est l’objet, œuvre d’art en tant que telle, comme le masque egungun du Nigeria ou le costume de chamane de Sibérie et non son contexte. Dépourvu de son environnement propre, l’objet perd tout lien avec son aspect immatériel en ce que ce dernier ne peut tout simplement pas être perçu.
Certes, le Musée du Quai Branly offre une ouverture unique sur les civilisations du monde. Il constitue une sorte d’avant-goût de ce que pourrait être le patrimoine culturel immatériel d’une culture non-européenne, invitant à aller voir plus loin. Comme le rayon exotique au supermarché, il n’est qu’une partie infime de la richesse culturelle d’une communauté qui est reléguée au second plan. L’objectif principal est de montrer un éventail de superbes pièces de collection sans nécessairement donner un contexte approfondi.
La critique radicale semble exagérée, mais permet de se rendre compte du caractère atypique du patrimoine culturel immatériel par rapport au patrimoine matériel dont les musées ont l’habitude. Peut-être le rôle de recherche et d’enseignement des musées permettra-t-il d’insuffler une dynamique à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel dans un musée.
En conclusion, force est de constater que la tâche des musées en vue de sauvegarder le patrimoine culturel immatériel est particulièrement ardue. Ils doivent pouvoir présenter et sauvegarder un patrimoine qui ne se perçoit réellement que par une expérience active à l’intérieur de la communauté. Ce patrimoine est un patrimoine qui se vit. S’il se laisse certes voir et sentir par les nouvelles technologies, ce ne sera toujours qu’imparfait. En réalité, les musées ne sont pas les lieux adéquats. Pour vraiment bien faire, il faudrait se rendre dans la communauté concernée et vivre l’expérience de son patrimoine culturel immatériel.
Marie-Sophie de Clippele
[1] http://www.faconnable.com/fr/corporate/blogs/pourquoi-le-musee-du-quai-branly-est-il-aussi-controverse/
[2] D. BLANC, "Les rencontres des mondes", Connaissance des Arts, Hors-Série, Le musée du quai Branly, n° 287, p. 8.