
Lorsque Megaupload a fermé, on a vu des réactions comme on en voit rarement. Les esprits les plus calmes se sont échauffés. Pour un temps. Comme beaucoup de sujets bouillants, la controverse autour de la diffusion sur les réseaux parallèles de biens culturels tels que la musique, les films, et même les livres, a fini par refroidir sur un coin de table. Il y a bien encore quelques pétitions sur la toile, quelques tribunes dans les journaux, quelques discussions dans les bistrots, mais la question est désormais laissée aux spécialistes: les hackers et leurs détracteurs. D'autant qu'avec François Hollande en France, la tempête Hadopi, sans être passée, semble tout de même calmée. Pourtant tout n'est pas dit - d'ailleurs le fond du problème a-t-il vraiment été abordé?
Le débat a eu tendance à se cristalliser autour d'un antagonisme presque politique, opposant d'une part les tenants d'une vision plutôt conservatrice qui se place du côté du droit à la propriété et qui déplore la mort de l'industrie du disque/du film avec une nostalgie un peu anachronique pour le petit disquaire/le petit cinéma de quartier; et d'autre part les défenseurs d'une culture libérée des enjeux du marché, et dont le principal argument consistait à montrer les conséquences de l'arsenal de lois liberticides qu'ont déployées de nombreux gouvernements du Nord (avec en tête la France et les Etats-Unis). De part et d'autre, les arguments tiennent debout et sont bien ancrés dans leur temps. Mais il se peut que nous passions à côté de l'essentiel. N'est-il pas curieux de voir l'ampleur médiatique qu'a prise l'annonce de la fermeture d'un site comme Megaupload, alors que la restriction d'accès à une autre plate-forme de diffusion illégale, The Pirate Bay, est restée somme toute très discrète? Chacune des deux enseignes est emblématique; chacune incarne un des principaux modes de diffusion parallèle sur Internet. Tandis que Megaupload se contentait d'héberger un fatras de fichiers de qualité variable, mal répertoriés et dont l'accessibilité dépendait du portefeuille de l'utilisateur, le peer-to-peer à la sauce torrent propose de son côté un tout autre fonctionnement. Le principe fondamental est la confiance: pour que le système soit durable, il faut que les utilisateurs soient au moins aussi généreux qu'ils sont gourmands, c'est-à-dire qu'ils laissent disponible une quantité téléchargeable au moins équivalente à la quantité téléchargée. Un site comme The Pirate Bay n'est en fait qu'un répertoire. Mais en cette qualité, c'est aussi une communauté d'utilisateurs souvent passionnés, qui organisent la diffusion. Il suffit d'aller faire un tour sur un de ces sites pour s'apercevoir de la quantité et bien souvent de la qualité des ressources disponibles. Une bibliothèque d'Alexandrie.
Peut-on nier l'importance, à l'échelle humanitaire, d'un patrimoine global accessible à tous? Sans revenir sur les moyens contestables employés par les pouvoirs exécutifs, sans revenir sur les préjudices causés aux acteurs commerciaux des sphères culturelles concernées, il faut ouvrir les yeux sur les pertes patrimoniales auxquelles risque de mener ce qui n'est qu'un conflit d'intérêts myopes.
Maxime Godfrind