
Je regardais hier la seconde demi-finale du Concours Eurovision de la Chanson, à Bakou. Enfin, "je regardais"… j’examinais, déçu, la réalisation, la présentation, le spectacle. Je n’écoutais même pas les "chansons en boîte" qui se disputaient les dix dernières places en finale. Et je pensais, dans un étrange élan de nostalgie, à cet événement, à cette classe, à cette époque que je n’ai pourtant pas connus.
Revenons un instant en arrière. Disons en 1969. Cette année-là, Frida Boccara représentait la France. Au Teatro Real, à Madrid, elle a chanté Un jour, un enfant. Et elle a gagné. Sa sœur Lina m’a confié certains souvenirs de cet événement.
"Elle a gagné par miracle, car quelques heures avant, elle était complètement aphone. Je l’ai vue se concentrer très fort au moment où elle a entendu les premières notes du Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, qui est le générique du concours; elle s’est plongée dans ses retranchements, elle a attendu son tour tranquillement et elle a été sublime. Le public, très réservé quelques secondes avant, l’a applaudie au milieu de sa prestation, complètement subjugué."
On allait à l’Eurovision applaudir de véritables talents et apprécier des chansons de qualité. Ainsi, "la sélection des chansons était faite d’après des cassettes audio, que les auteurs compositeurs envoyaient par la poste, et le jury ne devait pas connaître le nom de ces auteurs compositeurs, pour ne pas être influencé par leur notoriété s’ils étaient célèbres".
Par ailleurs, "il fallait chanter dans la langue du pays qu’on représentait. C’était plus sympathique au niveau de l’ambiance et dépaysant d’entendre des langues jamais entendues auparavant, mais professionnellement, c’était un réel barrage, car cela ne facilitait pas du tout à certains leur entrée dans le métier international. (…) Le fait de pouvoir maintenant chanter en anglais est à mon avis un réel progrès car après tout, si un chanteur se présente dans ce concours, ce n’est pas vraiment pour distraire le public, mais pour bénéficier d’une exposition monumentale en termes de promotion. Ce n’est pas un concours comme les autres, c’est un tremplin majeur quand on a la chance de gagner." De fait, au Festival deRiode Janeiro,13000Brésiliens allaient se lever et chanter, admiratifs, "la" chanson de Frida Boccara,cellequ’ils avaient découverte quelques temps plus tôt grâce à l’Eurovision.
L’Eurovision a lieu cette année en Azerbaïdjan. Aux confins de l’Europe. L’image parle d’elle-même. Abandonné au vote quasi-politique des pays de l’Europe de l’Est, ce show n’intéresse plus vraiment; mais pour l’artiste, il remplit toutefois toujours son rôle de tremplin. "Ce n’est pas une évolution, c’est un changement. L’avenir dira si c’est mieux ou moins bien, mais quant à moi, je pense que c’est préférable" conclut Lina. Light your fire: c’est le slogan du concours cette année. Rallumer la flamme, c’est bien de cela qu’il s’agit pour ma part…
François Delnooz
Merci à Lina Boccara
Illustration: Stéphanie Ruessmann