
"On se croirait à Marrakech" "On n'est plus chez nous ici!" "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde quand même…" "On n’a déjà pas assez de travail pour nous!"
Ces arguments ne sont pas nouveaux. De plus en plus assumés, il s’agit toujours, sous une forme ou sous une autre, de voir en l’étranger un bouc émissaire et de répéter l’idée que l’immigration menace notre identité. Lors de sa campagne électorale, Nicolas Sarkozy a légitimé ce type de discours: "L’Europe ne peut plus continuer à être une Europe passoire."; "L’Europe doit avoir des frontières."; "Nous avons accueilli trop de monde."; "L’Europe doit être au service de la protection de notre civilisation et de notre mode de vie." En d’autres termes, il y a danger pour nous et notre identité, il faut expulser plus d’immigrés. A défaut de lui assurer la victoire, ces discours ont fragilisé un tabou pourtant bien nécessaire.
Qu’elles soient économique, écologique ou morale, les crises actuelles sont à la fois complexes et effrayantes. Face à cela, rien de tel qu’une cause unique, compréhensible et expulsable pour nous rassurer: l’étranger. L’étranger est criminel (voyez la population carcérale), l’étranger profite de l’aide sociale (voyez les CPAS); l’étranger prend nos emplois (voyez notre taux de chômage); l’étranger fait trop de bruit et est sale (voyez le métro bruxellois). Si on expulsait "l’étranger", on aurait moins de criminalité, moins de chômage, moins d’impôts, moins de misère, etc. Ces clichés nauséabonds ignorent l’évidence: la misère est criminogène et marécageuse pour tous les êtres humains. Plongez y qui vous voulez, il réagira pareil: qu’il soit Belge depuis dix générations ou fraîchement débarqué. C’est donc la misère qu’il faut "expulser", pas ceux qui en sont les victimes. A défaut de quoi, on ne fait que reporter le problème.
L’immigration menace notre identité? En réalité, ce n’est pas tant l’immigration que les nouvelles politiques migratoires qui menacent notre identité. L’identité se fonde sur nos croyances et nos valeurs. Dans notre société, c’est la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui les incarne. A travers elle, nous avons déclaré solennellement que "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. [Qu’ils] doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."[1] Or qu’est-ce qu’un réfugié si ce n’est une personne en recherche du respect de sa dignité et de ses droits? Et qu’est-ce agir avec fraternité si ce n’est l’accueillir en égal? Le plus grand danger identitaire qui nous guette n’est pas que nos enfants doivent manger halal à la cantine de l’école, c’est que l’on abandonne nos valeurs fondatrices sur l’autel de nos intérêts.
Car c’est vrai, nous n’avons matériellement pas les moyens d’accueillir un milliard d’immigrés. Mais ce n’est pas parce qu’on ne peut pas tout faire qu’il ne faut rien faire. Il est facile d’avoir des valeurs lorsqu’elles sont conformes à nos intérêts. Face à l’immigration, ces valeurs sont sollicitées et nos intérêts ne nous poussent pas à les respecter. L’accueil des demandeurs d'asile coûte cher. On préférerait sans doute dépenser cet argent pour consommer tranquillement. Mais oseriez-vous aller trouver personnellement ces hommes, ces femmes et ces enfants et leur dire que pour leur dignité et leurs droits, il faudra repasser parce sinon vous ne pourrez pas consommer à votre guise? C’est l’essence même d’une valeur que d’être défendue indépendamment de nos intérêts.
Au final, une seule question demeure: qui sommes-nous? Sommes-nous le peuple qui ne supporte pas que l’on entrave sa consommation ou celui qui ne supporte pas que l’on refuse de rendre à des hommes leur dignité et leurs droits?
Mathias Lella
[1] Article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948.
Illustration: Valentin Dellieu