"Même la pluie" (También la lluvia) est un film espagnol-français-mexicain de Iciar Bollain sorti en 2011 qui a remporté de nombreux prix (et non sans raison). C’est un film sur… un film. Un film qui raconte le tournage d’un film dans la ville de Cochabamba et les paysages magnifiques de montagnes boliviens. Mais cette mise en abîme n'est que le moyen de permettre au présent et au passé de s’entremêler pour dénoncer les conditions de (sur)vie intolérables des populations indigènes les plus pauvres, soumises autrefois à la colonisation et aujourd'hui aux décisions cruelles des multinationales.
Sebastián (Gael Garcia Bernal) est un jeune réalisateur passionné, obsédé par la réalisation de son œuvre : un film sur l'arrivée de Christophe Colomb aux Antilles qui dénonce l'esclavage des indigènes et les pratiques inhumaines des colonisateurs animés par leur insatiable soif d'or. Ce film exhalerait le rôle précurseur de deux prêtres qui ont osé dénoncer les abus commis contre les populations locales, Antonio de Montesinos et Bartolomé de Las Casas.
Comme le budget de production est assez restreint, le producteur du film, Costa (Luis Toscar), choisit la Bolivie comme lieu de tournage, où les figurants locaux, non seulement ont le type indigène, mais peuvent également être engagés à moindre coût.
Toute l'équipe semble envoûtée par cette dénonciation cinématographique de l'exploitation des indigènes par les colonisateurs espagnols. Ils répètent tous en cœur le célèbre sermon du prêtre Antonio de Montesinos : la voix qui crie dans le désert de cette île, c'est moi, et je vous dis que vous êtes tous en état de pêché mortel à cause de votre cruauté envers une race innocente, [...] Ne sont-ils pas des hommes ? Ne sont-ils pas des êtres humains ? Ne devez-vous pas les aimer comme vous-mêmes ? Mais seront-ils prêts à assumer la portée de ces paroles ?
Alors que le tournage a bien commencé, un incident surgit à Cochabamba : la multinationale qui a remporté le marché de la distribution de l’eau décide de fermer les puits que les indigènes ont toujours utilisés pour vivre. Dorénavant, ils devront payer 450$ par an, alors qu’ils ne gagnent pas plus de 2$ par jour. La privatisation de l’or bleue. Les indigènes se révoltent et organisent une grande manifestation.
Une occasion en or pour notre groupe de tournage venu dénoncer l’exploitation ? Détrompez-vous. Alors qu’une jeune femme de l’équipe suggère de profiter de leur présence pour réaliser un documentaire, Costa la rappelle à l’ordre : le film, et rien d’autre que le film.
Mais ils n’auront pas d’autre choix que d’affronter la réalité des événements : le leader de la manifestation contre la privatisation de l’eau, Daniel (Juan Carlos Aduviri), est justement un figurant indigène essentiel de leur film. Sans lui, le tournage serait interrompu.
Sebastian et Costa mettent tout en œuvre pour tenter de le garder tranquille jusqu’à la fin du tournage. Quand Costa lui propose une somme colossale pour ne pas participer aux manifestations, « que tu ne gagneras pas en travaillant toute ta vie », Daniel est atterré : « tu ne comprends pas, l’eau, c’est la vie ».
Et le film d'alterner entre le tournage des scènes d'asservissement et de révoltes passés des indigènes et les scènes d’exploitation et de lutte contre l'autorité de leurs descendants. Le spectateur s’interroge : quelle est au fond la différence entre Daniel (indigène rebelle) et le personnage qu'il interprète dans le film de Sebastian (indigène rebelle) ?
D’une façon ou d’une autre, nous sommes tous acteurs de cette exploitation des populations indigènes d’Amérique du Sud. Quand Sebastian et Costa interrogent le bourgmestre de la ville quant à la privatisation de l’eau, le bourgmestre répondra, fataliste, que les budgets sont serrés. "Mais ils ne gagnent que deux dollars par jour", s’insurgent les protagonistes. Et le bourgmestre de leur demander, « et vous, combien les payer-vous ? ». Silence gêné de nos deux grands dénonciateurs. Mais réaction bien différente de chacun d'eux par la suite. Alors que Sebastián reste obsédé par sa volonté de dénoncer les abus du passé, de "changer le monde", il semble rester aveugle aux abus commis en face de lui, tandis que Costa changera profondément et décidera d’agir. Les deux protagonistes illustrent le choix qui s’offre à nous (cf affiche : certains veulent changer le monde... peu souhaitent changer eux-mêmes).
En confondant présent et passé, le film pose la question de la signification du « temps » pour ce peuple qui semble destiné à être éternellement dépouillé de ses moindres ressources par des étrangers capitalistes assoiffés de bénéfices.
Si También la lluvia est le triste spectacle d’un peuple qui, depuis la conquête de l’Amérique par les Espagnols, vit toujours la même exploitation, le même asservissement… il montre aussi que les centaines d’années d’asservissement n’ont pas ôté à ce peuple sa langue, son infatigable capacité à se révolter contre l’injustice, sa fierté et sa dignité.
Regardez ce film, regardez l’histoire d’un peuple qui ne semble avoir d’autres perspectives que de lutter, encore et toujours, pour sa survie.
Olivia Nederlandt
