Bien qu’inattendue, une forte participation des électeurs français s’est invitée au premier tour des présidentielles 2012, mettant à mal la réputation – déjà fragile – des instituts de sondage. Quoi qu’il en soit, si j’avais dû parier un euro sur le taux de participation des Français, l’altitude à laquelle ont volé les débats électoraux m’aurait probablement poussé vers le front des abstentionnistes. J’ai en effet beaucoup de mal à me rappeler quelques propositions intelligentes tant l’emprunte qu’ont laissée les idées démagogiques et fumeuses est profonde dans mon esprit. Ont été servies, d’un côté la rengaine habituelle pointant l’immigration comme mère de tous les maux, et de l’autre celle bientôt tout aussi habituelle accablant le diabolique ordre financier mondial, comprenez par là les "riches". Bien triste constat pour la démocratie française à l’heure où, au Royaume-Uni, par exemple, le premier en poste s’est fait élire en promettant à ses concitoyens de leur retrousser les manches et de leur serrer la ceinture.
Outre les discours de façade, il y a tout de même des mesures de fond dans les programmes des deux candidats en lice, notamment en matière économique. Elles ne sont pour autant pas plus réjouissantes. Analysons tout d’abord celles du vainqueur (auto-)pressenti, François Hollande, et essayons de comprendre pourquoi sa performance électorale s’est vue gratifier d’une réaction virulente par les marchés financiers au lendemain du premier tour.
Du point de vue du peuple français, le programme socialiste peut paraître séduisant: sur soixante propositions, 37 suggèrent d’augmenter les dépenses publiques, bénéficiant tour à tour aux chômeurs, aux pensionnés, aux agriculteurs, à l’environnement et à des plans d’investissement en tous genres. Cependant, avec 57% de son économie constituée par la dépense publique, la France ne peut se permettre plus d’intervention étatique. A contrario, afin d’améliorer sa santé économique, l’Etat français se doit de rendre plus efficace la dépense de chaque denier public, or pour cela, François Hollande ne compte que sur deux maigres mesures visant l’éducation et les nouvelles technologies.
De plus, du côté cher au cœur du "monde financier", celui des recettes fiscales et du retour à l’équilibre budgétaire, il semblerait que l’inspiration ait été beaucoup moins porteuse. Le candidat socialiste propose en effet trois ou quatre mesures pouvant être résumées en une, qui prévoit courageusement de rétablir l’équilibre des dépenses publiques en fin de mandat. A cette fin seraient dans un premier temps annulés les cadeaux fiscaux accordés aux plus aisés par le dernier locataire de l’Elysée; ensuite les plus riches se trouveraient plus "équitablement" taxés, grâce par exemple à un taux d’imposition de 75% pour les revenus supérieurs à un million d’euros par an. La tâche risque d’être ardue. Premièrement, si la contribution individuelle d’un Français aisé peut sembler importante, voire astronomique dans certains cas, cette partie de la population représente un si faible pourcentage qu’elle ne peut redresser les comptes publics à elle seule. Deuxièmement, s’il est vrai que Nicolas Sarkozy a allégé la pression fiscale sur les Français rentiers, c’est au prix d’une hausse d’imposition sur les plus hauts salaires, rendant l’opération fiscalement neutre pour le groupe des Français vivant le plus confortablement. Enfin, quel signal désastreux pour tous les Français désireux de succès et d’entreprise que de vouloir taxer quiconque à hauteur de 75% quand on sait que cette mesure, si elle est introduite, sera rendue totalement inefficace par la mobilité dont fait preuve l’infime frange de la population qu’elle vise.
A la droite de l’échiquier politique, Nicolas Sarkozy quant à lui fait beaucoup moins publicité de ses propositions économiques. Il est vrai que ces dernières doivent trouver beaucoup moins de soutien parmi la population que les propositions socialistes. Sur un total de 32 mesures, seules quatre, conditionnées et nécessaires comme pour le chantier de la dépendance, prévoient une augmentation des dépenses de l’Etat français, elles sont toutefois aussitôt contrebalancées par quatre autres, qui, elles, les réduisent. Bien que peu attrayantes et certainement pénalisantes en terme de croissance à court terme, ces mesures sont sans doute les plus réalistes dans le contexte de crise européenne actuel si la France ne veut pas voir son taux d’emprunt s’envoler.
Malgré une plus grande dose de réalisme économique, le programme de l’UMP est jonché de propositions dommageables pour l’économie française. Premièrement, trois propositions visent à "protéger" l’économie française, en privilégiant par exemple les marchés publics à des entreprises françaises ou européennes. Il serait dénué de sens d’agiter cette menace protectionniste, incitant les pays émergents friands en travaux d’infrastructures à faire appel à leurs entreprises en représailles, quand on sait qu’une des seules niches industrielles de pointe en France est constituée par ces entreprises d’infrastructures que sont Areva, Alstom, GDF Suez, etc. Deuxièmement, tout un pan du programme du candidat de droite prévoit de limiter strictement l’immigration, mesures dommageables à long terme pour l’économie française. Car à l’heure où la démographie européenne entraîne une surreprésentation des aînés parmi la population, il est nécessaire d’encourager l’immigration pour notamment pourvoir aux emplois moins qualifiés et augmenter la base des cotisations finançant les pensions.
Finalement, les candidats aiment prendre en exemple le "modèle allemand" comme un joker utilisable pour chaque déconvenue économique. Les cartes sont entre leurs mains. Il faut toutefois qu’ils réalisent que l’Allemagne d’aujourd’hui s’est construite depuis la fin des années nonante, alternant gouvernements de gauche et de droite qui avaient pour ligne de conduite un strict contrôle budgétaire, une immigration intégrée et la libéralisation du marché du travail par le dialogue entre politiques, syndicats et entreprises.
Jason Vassaux